1-Introduction à l’entre-deux

SÉMINAIRE « PENSER AVEC FREUD »
Document 59

Année 2025-2026

L’entre-deux dans la pensée freudienne

Plan de travail

Dominique Scarfone

« La psychanalyse est une science naturelle, quoi d’autre voulez-vous qu’elle soit ? », déclarait Freud.

Cette conception a été âprement attaquée et discutée pendant des décennies depuis sa mort, et on peut dire aujourd’hui que si on s’entend pour renoncer au titre de « science de la nature », ce n’est pas que tout le monde accepte d’en faire une « science humaine », puisque dans tout cela, c’est le mot « science » qui irrite aussi bien les critiques que certains tenants de la psychanalyse. En ce qui me concerne, après avoir longuement réfléchi à la chose depuis Oublier Freud ?, qui remonte à 1999, j’en suis venu à la conclusion que si on doit parler de science pour la psychanalyse, c’est d’une science unique en son genre, une science que l’on pourrait dire tangentielle.

Ce mot demande explication. Un premier sens de ce qualificatif est que son objet, qui est le psychique inconscient, l’amène à toucher à tous les aspects de la condition humaine. À les toucher de façon particulière, en se situant toujours entre deux ou plusieurs autres approches et s’attardant à ce qui aura pu paraître négligeable aux autres, mais qui à bien y regarder peut faire toute la différence.

Un autre sens, voisin du premier, est que si la psychanalyse touche à un sujet donné, c’est marginalement. Ainsi, Freud a dès le début souligné qu’il portait son intérêt à des phénomènes que les psychologues et philosophes de son temps tenaient pour inintéressants : rêves, lapsus, actes manqués, mots sur le bout de la langue… qui passaient pour des déchets de l’activité psychique humaine, puisque le psychique était défini comme ce qui est conscient, c'est-à-dire comme ce dont on peut rendre pleinement compte.

Un troisième sens concerne le fait que nous n’avons pas accès à la chose en soi ; que nous ne pouvons accéder qu’aux surfaces des phénomènes ou des systèmes. Ces systèmes, par ailleurs, se définissent avant tout par la membrane ou la frontière qui les sépare de leur environnement. Lorsque nous disons que nous entrons à l’intérieur d’un système, ce n’est que pour y trouver des sous-systèmes eux-mêmes définis par des frontières, et ainsi de suite. C’est à l’interface entre système et environnement, c'est-à-dire là où ils se touchent, que se manifestent les différences entre eux. C’est donc au point de contact, ou point de tangence, qu’il se passe quelque chose de significatif, puisque notre pensée est à la base une pensée de la différence. C’est la différence qui fait signe et qui nous permet de distinguer entre les lois de fonctionnement propres à chacune des parties. Freud, sans peut-être s’en apercevoir, a très tôt proposé l’expression « barrière de contact » dont nous allons reparler.

Un quatrième sens peut rapprocher la tangente de l’asymptote : deux courbes sont des asymptotes si elles ne se touchent qu’à l’infini. Mais on peut reconnaître l’idée d’asymptote dans quelque chose de moins abstrait, par exemple dans l’analogie ou la métaphore. Beaucoup d’expressions et de concepts psychanalytiques se présentent comme par analogie, comme des métaphores ou comme des dérivés d’autres réalités plus… tangibles. Ces métaphores ont par définition quelque chose en commun, quelque point de tangence, avec ce dont elles dérivent, mais on peut dire qu’elles ne rejoignent la chose originale que de manière asymptotique. Il faut cependant, comme nous le verrons tout de suite, ne pas prendre ce rapport métaphorique ou asymptotique comme voulant dire que nous n’avons affaire, en psychanalyse, qu’à des faits de langage ou qu’à des figures de style.

Analogie, métaphore...

Comme on sait, la psychanalyse est née du travail d’un neurologue qui a quitté le laboratoire de neuroanatomie où il avait travaillé pendant quatre ans pour ouvrir un cabinet de consultation où il a été confronté à l’énigme de la symptomatologie psychonévrotique, notamment hystérique. Des symptômes souvent d’apparence neurologique s’avéraient n’avoir aucun fondement anatomique réel, mais correspondre plutôt à la conception naïve que l’on se fait de son corps. Voilà un premier indice que les formations psychopathologiques comme la conversion hystérique ne concernaient le corps réel que... tangentiellement ; qu’elles faisaient allusion au corps comme métaphore. Il convenait donc de s’attarder à cet aspect de déplacement ou de transport (c’est littéralement ce que le mot « métaphore » veut dire) qu’on peut appeler aussi symbolisation et qui constitue une part essentielle de la production de l’esprit humain, mais une part que les sciences naturelles tendent à négliger comme plutôt « décorative », c’est-à-dire sans portée réelle, alors qu’elles y ont recours abondamment sans toujours s’en apercevoir.

En 1967, peu de temps après la publication du Vocabulaire de la psychanalyse, J.-B. Pontalis écrivait ceci :

« Le langage psychanalytique présente souvent un caractère métaphorique, marqué d’anthropomorphisme (exemples : ça, surmoi) ou de références explicites à des registres non psychologiques (neurophysiologie, biologie, mythologie). Ce caractère métaphorique prend en psychanalyse une valeur particulière, irréductible à celle qu’offre l’emploi d’images venant simplement illustrer des notions. […] La diversité des registres utilisés ne serait pas alors à comprendre comme simple diversité des modèles opératoires. Elle  marque  l’impossibilité  d’un langage  unifié  étant  donné  la  nature  même  de  l’objet  à appréhender. »

(J.-B. Pontalis, « Question de mots », Après Freud, Paris, Gallimard, 1968, italiques ajoutés.)

Vers la même époque, le co-auteur du Vocabulaire, Jean Laplanche, concluait pour sa part :

« Notre titre [“Dérivation des entités psychanalytiques”] visait à suggérer l’idée que les phénomènes dits de dérivation, décrits sous les noms de métaphore et de métonymie, pouvaient être bien davantage que de pures figures de styles. Au-delà des dérivations lexicales, au-delà même d’une dérivation de concepts nouveaux, c’est la dérivation de certains « êtres» psychiques, la formation des «entités» psychiques, auxquelles nous avons affaire dans notre expérience psychanalytique, qui pourrait être éclairée par référence à ces deux axes fondamentaux.

Ce serait cependant limiter indûment nos conclusions que de les resserrer en la formule : les phénomènes de langage structurent de part en part l’être humain. Ne serait-ce pas oublier, par exemple, qu’au niveau même de la biologie, un phénomène comme celui de la génération peut à juste titre être rapporté à ces deux axes : continuité avec l’organisme géniteur, ressemblance à celui-ci? Le moment de la séparation, de la naissance, n’est-ce pas lui qui introduit la coupure qui fait d’un simple appendice de la mère un être à sa ressemblance?

Bien en deçà encore, au niveau même de la vie cellulaire ou chromosomique, ne s’oriente-t-on pas vers l’intelligence de processus susceptibles de recréer le « même » à partir de ce qui est d’abord en continuité, de passer de l’unité, au sein d’une seule structure moléculaire, à la création, en dehors de cette structure et par un obscur phénomène d’induction, d’une seconde structure identique à la première? La reproduction, la multiplication du pattern d’une molécule « virale», tel que les biologistes commencent à les découvrir, doivent-ils nous inciter à élargir jusqu’à la biologie élémentaire les domaines de la dérivation métaphoro-métonymique?

Gardons-nous pourtant, à notre tour, de nous laisser trop séduire par la métaphore - voire par le fantasme - biologique, même si d’illustres devanciers, comme Freud ou Ferenczi, en ont montré la voie. »

(J. Laplanche, « Dérivation des entités psychanalytiques », (1971) in La révolution copernicienne inachevée, PUF,  p. 107-123, italiques ajoutés.)

Comme on peut voir, les deux auteurs s’accordent sur le fait qu’il y a, dans la matière dont s’occupe la psychanalyse, quelque chose de plus que la métaphorisation en tant que figure de style ou, dit plus sobrement, en tant que « manière de parler ». Cet aspect en apparence « décoratif » touche à quelque chose de spécifiquement humain. La position « en dérivation » de la psychanalyse et des entités dont elle s’occupe, l’allure métaphorique de son langage, ne signifient pas que nous sommes sur un sol incertain, ouvert à toutes les propositions imaginables. Cela conduit plutôt, à mon avis, au constat que l’aspect tangentiel de la psychanalyse, son entre-deux, correspond à la condition même des êtres qui forment son objet d’étude.

Théorie et théories

Cela dit, je ne parle pas d’un simple parallélisme entre l’humain et la psychanalyse en tant que discipline. La psychanalyse, c'est-à-dire nous tous qui y œuvrons, ne travaillons pas de l’extérieur du domaine qui nous importe. La théorisation psychanalytique est en continuité avec ce que l’être humain fait de plus spécifique : l’auto-théorisation.

Comme Laplanche l’écrivait dans ses _Nouveaux fondements pour la psychanalyse,

« Une épistémologie et une théorie de la psychanalyse doivent tenir compte, à la base même, de ce fait que le sujet humain est un être théorisant, et théorisant de lui-même, je veux dire qu’il se théorise lui-même, qu’il s’auto-théorise, ou encore, si ce terme de théorie fait trop peur, qu’il s’auto-symbolise. »

(Nouveaux fondements pour la psychanalyse, PUF, p. 14.)

L’auto-théorisation et ses productions, c’est la matière même de ce qui nous occupe en psychanalyse. À bien y regarder, nous n’avons d’autres « données » que les théories que produit l’esprit humain, que ce soit les théories sexuelles infantiles toujours à l’œuvre dans la vie de nos patients, ou les productions culturelles, économiques, scientifiques, politiques... Un détour pour parler du sens du mot théorie va nous être nécessaire au cours de nos discussions.

Plus importante encore sera la tâche d’examiner comment se produisent les théories, celles que nous portons en nous à notre insu comme celles que nous formulons sciemment. Ce « comment » nous importe parce qu’il fait appel à la compréhension du fonctionnement psychique. On peut aussi se demander le « pourquoi » de ces théories, mais je crois que nous verrons que le pourquoi s’impose de lui-même quand nous décrirons comment et en réponse à quoi se forment nos théories.

Alors, plutôt que de discuter dans l’abstrait sur le statut scientifique ou non de la psychanalyse, nous essaierons de tenir un discours qui produise au moins deux choses : un savoir et une disposition. Un savoir, que nous avons commencé à élaborer au cours des années précédentes, sur ce que Freud a découvert concernant le fonctionnement psychique, mais surtout une disposition que nous pouvons nous-mêmes acquérir pour continuer à travailler les thèmes qu’il a inaugurés grâce à la méthode qu’il a mise au point.

L’entre-deux

Un thème central de la recherche que je propose de faire cette année concerne un aspect de la pensée freudienne qui semble se retrouver à toutes les étapes de son parcours : j’appelle cela l’entre-deux.

Je ne tenterai pas de définir l’entre-deux immédiatement, bien que j’en aie une certaine idée. Je crois plus utile de procéder selon ce que Freud appelait le mode génétique, c’est-à-dire la méthode qui essaie de décrire les origines et le développement de la chose étudiée, par contraste avec le mode d’exposition dogmatique qui procède à partir de ce qui a déjà été acquis de façon assez certaine.

L’expression « entre-deux » exige une mise en garde. En effet, il est toujours possible de voir un élément quelconque comme s’insérant entre deux autres éléments, donc de voir de l’entre-deux partout. Or, il ne s’agit pas de traiter de cette conception banale. L’entre-deux que je vous propose d’examiner serait plutôt opérationnel, il désignerait un rôle, une fonction spécifique.

Par exemple : A et B sont assis dans une salle de concert ; ils ne se connaissent pas ni ne connaissent C qui est assis entre eux. Banalement, on pourrait dire que C se trouve dans l’entre-deux qui sépare A et B. Mais, cette position spatiale, géographique, occupée par C ne constitue pas l’entre-deux dont je vous propose l’étude. C se trouve là tout à fait par hasard et n’a aucun rapport, autre que spatial, avec A et B. Il pourrait s’avérer que c’est plutôt une quatrième personne, D,  qui, bien qu’assise quelques rangées plus loin, remplit cette fonction. S’il s’avère que, à l’entracte, A et B, qui ne se connaissent pas, vont tous deux saluer D qu’ils connaissent chacun de son côté, on découvre alors que D est la personne qui fait véritablement le pont entre A et B, celle par laquelle A et B se découvrent un lien entre eux. Alors que C était dans une position de simple juxtaposition, D remplit au contraire un rôle fonctionnel entre A et B.

Il existe d’autres versions de l’entre-deux qu’il faut tenir à l’esprit. Le symptôme névrotique comme formation de compromis entre désir et interdit, par exemple. Plus généralement, le b.a.–ba de la psychanalyse ne pose-t-il pas le conflit entre instances psychiques ? Ainsi, en 1924 – donc après l’introduction de deuxième modèle topique–, Freud décrit dans son texte « Névrose et psychose » trois grandes polarités : conflit moi-ça dans la névrose ; moi-surmoi (idéal du moi) dans les « psychonévroses narcissiques » comme la mélancolie, et conflit moi-monde extérieur dans la psychose. Mais notons qu’après avoir énoncé ces trois types de conflits, Freud se demande avec humour si nous avons vraiment « acquis de nouvelles vues [Einsichten] ou seulement enrichi notre trésor de formules » (Freud, 1924, p. 6). Il se doute bien qu’il reste à explorer plus en détail ce qui se passe sur la « ligne de feu », là où le conflit fait rage ; notamment, s’agissant de la psychose, il dit qu’il faudra déterminer « par quel mécanisme analogue au refoulement le moi se détache de la réalité ». Question intéressante pour notre propos, puisque ce détachement de la réalité pourrait être pensé, justement, comme la perte de l’entre-deux, de l’interface (qui resterait à définir) entre le moi et le monde extérieur ; perte qui contraint le moi à construire une néo-réalité psychotique. Le détachement du moi par rapport à la réalité n’empêche pas que le conflit se poursuive, mais ce détachement est ce qu’il reste à comprendre, puisqu’il est l’analogue du processus de refoulement dans la névrose. Cela, par ricochet, attire notre attention sur le refoulement lui-même que Freud avait décrit quelques années plutôt comme un moyen terme (un entre-deux) entre la fuite et le jugement de condamnation (voir plus loin, 1920).

On pourrait, en passant, examiner sous cet angle métapsychologique la question du « transitionnel », éminent entre-deux décrit par Winnicott, et se demander s’il ne s’agirait pas, justement, de l’interface perdue dans la psychose ; et si oui, qu’est-ce que cela désigne en fait. Nous pourrions notamment aller voir son texte « Psychosis and child care » (traduit sous le titre « Psychose et soins maternels »), qui date de 1953, c'est-à-dire de la même époque où il introduit la notion d’objets et phénomènes transitionnels.

Si on revient à Freud, on s’aperçoit que des entre-deux fonctionnels, c'est-à-dire allant au-delà du sens banal, sont repérables à plusieurs endroits dans son œuvre et je vous propose de nous y intéresser au cours de l’année qui vient. Cela ne veut pas dire que nous allons étudier à fond tout le contenu des textes mentionnés – ce qui demanderait trop de temps et risquerait de nous distraire du thème principal. En cours de route, j’essaierai plutôt des vous indiquer les passages significatifs et de les situer dans leur contexte. Néanmoins, la liste est assez longue et il n’est pas évident qu’une seule année suffira à réaliser ce programme.

1891

• Une trajectoire possible partirait du traité Contribution à la conception des aphasies (1891), où Freud prend position contre la conception dite « localisationniste » du cerveau. Selon cette conception, le cerveau serait composé de modules distincts et spécialisés, composés de « substance grise » (corps cellulaire des neurones). Ces modules seraient voués chacun à une fonction spécifique comme le langage, l’audition, la vision, etc., et seraient reliés entre eux par des faisceaux de fibres de « substance blanche » (myéline). La découverte de certaines aires cérébrales comme l’aire de Broca (langage parlé) et l’aire de Wernicke (compréhension du langage) militaient fortement en faveur de cette conception « localisationniste ».

Freud est en faveur d’une conception qu’on pourrait dire « holistique » qui pose que pour qu’une fonction s’exerce adéquatement, il faut la contribution du cerveau dans son ensemble, et considère que ce qui ressemble à un « centre » ou à un module, se conçoit plutôt comme un carrefour où se croisent les contributions de plusieurs groupes neuronaux distribués dans différentes parties du cerveau. Cette idée de carrefour, cet anti-localisationnisme, peut déjà, comme on l’imagine, être compris comme une sorte de préférence portée à ce qui se passe entre les groupes neuronaux, plutôt qu’à l’intérieur de ceux-ci.

1895

La seconde étape de ce parcours nous conduit à l’année 1895 et concerne d’une part les Études sur l’hystérie, d’autre part le Projet d’une psychologie. Je souligne que ces deux écrits ne sont pas de même nature. Alors que les Études partent de l’expérience clinique de Breuer et de Freud avec les hystériques et ont été publiées, donc soumises à l’examen critique du milieu médical, le Projet est une tentative de synthèse qu’on pourrait dire neuro-psychologique. Il n’a eu qu’un seul lecteur, l’ami Wilhelm Fliess, et n’a jamais été publié du vivant de Freud.

• La contribution des Études à la pensée psychanalytique est évidemment importante, bien que fortement marquée par des conceptions que Freud a peu à peu modifiées sinon abandonnées (p. ex. la notion Breuerienne d’états « hypnoïdes », celle d’affect « coincé », la notion d’abréaction). La contribution du Projet, elle, est restée par définition occulte. Seulement après la mort de Freud a-t-on pu réaliser, en découvrant le Projet, que les idées que celui-ci y présente semblent avoir plané au-dessus de bien des idées qu’il a développées par la suite, tout au long de son œuvre. Freud a beau avoir jugé que le Projet ne disposait pas de fondements assez solides pour être publié, les idées qui se sont présentées à lui au cours de cette année 1895 et qui ont culminé à la fin de l’été en une quinzaine de jours d’écriture fébrile, étaient restées dans son esprit comme autant des semences théoriques.

Concernant l’entre-deux, dans les Études nous aurons à méditer par exemple la conception que propose Freud du « groupe psychique pathogène ». On est porté, dit-il, à considérer ce matériel comme un corps étranger, mais un corps étranger par définition ne se mêle pas au tissu dans lequel il est implanté. Dans le cas de la névrose, au contraire, on ne voit pas de frontière précise entre le matériel pathogène et le moi ; il faut concevoir le groupe psychique pathogène, non comme un corps étranger, mais comme un « infiltrat », et c’est la résistance du moi qui constitue l’infiltration. Un autre exemple d’entre-deux nous est donné par ce que Freud appelle des représentations qui, en elles-mêmes sans importance, font le pont entre deux souvenirs refoulés parce qu’elles ont quelque chose en commun avec les deux.

• Dans le Projet, Freud pose que la mémoire n’est pas à chercher dans les neurones, mais entre eux. Ce sont les barrières de contact qui, liant entre eux les neurones, finissent par constituer des frayages, c'est-à-dire des réseaux permanents qui constitueront des « groupes psychiques », le plus important et le plus stable frayage constituant le moi.

Mais le Projet propose aussi, dans son deuxième chapitre, l’entre-deux par excellence qui est la conception originale de l’événementialité psychique, c'est-à-dire l’après-coup. Cet entre-deux ne décrit pas une position statique entre deux systèmes, mais est une sorte de navette temporelle dont les mouvements tissent ou dé-tissent, selon le cas, les événements psychiques. Nous en reparlerons plus en détail le moment venus.

1899

« Les souvenirs de couverture » : l’expression désigne des souvenirs qui insistent dans la mémoire sans pourtant représenter ce dont il serait important de se rappeler. Les scènes remémorées font « écran » entre la situation infantile et la situation présente, et dans ce sens ils se qualifient comme exemples de l’entre-deux tel que nous l’entendons ici.

1900

En 1900, nous nous arrêterons de nouveau à L’interprétation du rêve pour relever plusieurs occurrences de l’entre-deux :

•Souvenons-nous tout d’abord de la note où Freud insiste sur le fait que le plus important dans l’approche psychanalytique du rêve, ce n’est ni le contenu manifeste ni le contenu latent, mais le travail de rêve qui intervient entre eux.

•Pensons à l’entre-deux de la surdétermination (qui rappelle celui des Études).

•Pensons aussi aux ponts verbaux qui souvent nous donneront une clef précieuse pour analyser un rêve.

•Pensons au modèle optique : les faits psychiques ne se situent pas dans les composantes de l’appareil (les lentilles, p. ex.), mais entre elles. Pas non plus dans les éléments organiques du système nerveux, mais entre eux, c’est-à-dire « là où les résistances et les frayages constituent le corrélat correspondant à ces formations » p. 666.

•Finalement, pensons au diagramme de l’appareil psychique au chapitre VII : un entre-deux des plus importants se montre là, dans l’appareil de perception-conscience, du moins si, comme Freud l’indique en note de bas de page, nous enroulons ledit schéma. Nous retrouverons ici l’entre-deux le plus significatif, soit l’appareil de perception-conscience sur lequel nous nous attarderons pendant un certain temps.

1911

• Le 11 novembre de cette année, Freud fait une intervention à une réunion de la Société psychanalytique de Vienne où il est question de l’atemporalité de l’inconscient. Entre autres choses, il signale ceci : « ce que nous étudions, ce sont des processus qui ne se produisent pas à l’intérieur des systèmes psychiques, mais entre eux » (Minutes, vol. III, p. 300.) Cela aura, comme nous le verrons, une grande portée pour la conception du travail psychanalytique.

• C’est aussi l’année de publication de « Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique », texte bref mais important où est précisée la distinction entre principe de plaisir et principe de réalité. On peut se demander ce qu’il en est du principe de réalité en termes d’entre-deux, par exemple lorsque Freud suggère qu’il est en quelque sorte un détour sur la trajectoire du principe de plaisir.

1914

À la suite de Pour introduire le narcissisme, on voit le moi se proposer comme premier objet d’amour, s’interposant entre la libido et les objets. Cette conception du moi comme entre-deux, nous la retrouverons plus tard, différemment, dans Le moi et le ça où, comme déjà signalé, le moi se retrouve partie à trois types de conflits : avec le ça, avec le surmoi et avec la réalité (voir aussi plus loin).

1915

C’est l’année où Freud se met à écrire sa Métapsychologie dont seulement la moitié des textes nous sont parvenus, Freud ayant renoncé à compléter les autres.

•Dans « Pulsions et destins de pulsions », il décrit la pulsion comme « concept frontière entre animique et somatique ».

•Le texte « L’inconscient » pose les rejetons du système Ics comme des êtres hybrides, organisés comme le Pcs, mais néanmoins refoulés. Freud écrit aussi, dans le même sens, que tout ce que nous décrivons de l’inconscient en tant que système (Ics) se présente à la conscience comme Pcs.  Le préconscient (Pcs) constitue donc un entre-deux de première importance sur lequel nous aurons aussi à nous arrêter.

1919

• « Un enfant est battu » : l’important entre-deux que constitue le fantasme inconscient que Freud dit devoir intercaler entre la scène remémorée et le fantasme masturbatoire conscient.

• « L’inquiétant » (« L’inquiétante étrangeté »): s’agit-il ici de l’entre deux opérationnel comme déjà défini ou plutôt de l’ambiguïté ou de l’indécidabilité à propos du familier inquiétant (Unheimlich)? Cela reste à voir.

1920

C’est l’année de publication d’Au-delà du principe de plaisir.

•Le refoulement y est définit comme moyen terme entre fuite et jugement de condamnation.

•Le traumatisme, non comme atteinte de « l’intérieur » du psychisme, mais comme une brèche étendue dans le pare-excitation, c'est-à-dire dans la couche protectrice qui se situe entre l’intérieur et l’extérieur. Ce pare-excitation, ne serait-ce pas un autre nom des « barrières de contact » postulées dans le Projet de 1895 ? Quoiqu’il en soit, nous voyons une fois de plus un indice pointant dans la direction indiquée par Freud en 1911 : ce qui se passe d’important n’a lieu ni à l’intérieur ni à l’extérieur, mais entre les systèmes.

1921

Dans Psychologie des masses et analyse du moi, Freud identifie le poète, l’inventeur de mythes, comme le véritable héros, comme l’intermédiaire entre la psychologie individuelle et la psychologie de masse, capable de se détacher de la masse puis de revenir à elle et l’influencer. On pourrait se demander si le psychisme individuel n’est pas un mélange de ces deux psychologies. Le processus d’individuation théorisé par le philosophe Gilbert Simondon peut apporter un point de vue intéressant (G. Simondon, L’individuation psychique et collective, Paris, Aubier, 2007 – volume difficile à trouver, mais qui est contenu aussi dans L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Grenoble, Éditions Jérôme Millon, collection Krisis, 2017_._)

1923-1924

Dans « Le moi et le ça », le moi est présenté comme être de surface et projection d’une surface ; le moi comme « être de frontière », comme agent de liaison, comme un Arlequin, ce personnage de la Commedia dell’arte, obligé de transiger avec plusieurs maîtres à la fois.

On pourrait aussi considérer le court texte « Névrose et psychose » dont nous avons déjà parlé plus haut.

1925

• « Note sur le Bloc Magique ». Le modèle composé de feuillets superposés donne un bon exemple de l’entre-deux. Le feuillet qui révèle les inscriptions lorsque la pression du stylet le colle à la couche inférieure a de quoi nous faire réfléchir; par exemple, quant à la nature du rapport entre inconscient et pré-conscient. Nous y reviendrons.

• « La Négation » pose, sans le nommer, qu’il s’agit-là d’un entre-deux
puisqu’elle permet de prendre connaissance du refoulé sans lever le refoulement. Qu’est-ce que cela veut dire, et quelles incidences pour notre façon de nous orienter par rapport à la survenue d’une négation au cours du travail analytique?
En fait, on verra que la négation joue un rôle déterminant dans la constitution même du psychisme comme système, et au sein du psychisme, du moi comme organisation secondaire.

1927

• « Fétichisme »: Le choix et l’adoption d’un fétiche pour contrer l’angoisse suscitée par l’observation des organes génitaux féminins. Est-ce un exemple d’entre-deux, le fétiche s’interposant pour faire écran? Nous aurons l’occasion de noter que le mécanisme s’apparente à un phénomène Freud rapportait déjà dans son texte de 1891 sur les aphasies en citant une observation du neurologue anglais Hughlings Jackson

1929

Le malaise dans la culture présente plusieurs points d’entrée concernant la fonction de l’entre-deux qu’il serait trop long d’indiquer ici parce qu’ils ne sont pas d’emblée évidents. De toute façon il est plus que probable que nous n’arriverons pas à couvrir tous les sujets précédents en une seule année. Le grand texte de 1929 devra donc attendre.

Il y a très probablement plusieurs autres exemples à dénicher dans l’œuvre de Freud et tous les participants à ce séminaire sont invités à en débusquer. L’important, toutefois, n’est pas  tant d’en établir le catalogue complet que de voir si et jusqu’à quel point la notion d’entre-deux joue effectivement un rôle significatif comme axe de la pensée de Freud ; si et jusqu’à quel point c’est un terme organisateur apte à nous familiariser avec la façon freudienne de penser.

D.S.

Notes

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